Darwinisme

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Darwin scandalisa en son temps l’opinion en affirmant que « l’homme descend du singe ». Depuis, le darwinisme s’est imposé bien au-delà des sciences de la vie comme la conception du monde dominante. Et l’affirmation de l’appartenance de l’espèce humaine au règne animal n’est l’aspect ni le plus scandaleux ni le plus séduisant pour la foi des théories évolutionnistes. À quelques objections près, on peut croire avec Darwin.

L’évolutionnisme se fonde sur une idée neuve qui apparaît avec la découverte des squelettes fossiles exposés aujourd’hui encore dans les Muséums d’histoire naturelle des grandes capitales européennes. Que des espèces meurent, que d’autres espèces naissent et que certaines évoluent n’est que l’indice d’une indéniable évolution. L’univers n’est pas stable, il est en mouvement, ce mouvement n’est pas une agitation erratique, mais il est une évolution. La version darwinienne de l’évolutionnisme s’est imposée parce qu’elle permet d’expliquer cette évolution avec un minimum de facteurs, en fait deux : le hasard et la sélection.

Sommaire

Un univers sans projet

Darwin montre que l’attribution au hasard des mutations qui donnent naissance à de nouvelles espèces et des variations qui permettent aux espèces existantes d’évoluer suffit à en expliquer l’évolution.

Nous savons aujourd’hui que ces mutations et ces variations sont explicables par des phénomènes chimiques et physiques. Mais ces phénomènes sont eux-mêmes aléatoires et font apparaître encore plus notre univers comme une sorte de loterie géante.

Regain d’activité volcanique, chute de météorite, augmentation du rayonnement solaire, mais aussi apparition d’espèces concurrentes, c’est aussi le hasard qui vient modifier progressivement ou brutalement l’environnement. C’est sur les mutations et les variations produites par le hasard que vient jouer la sélection : seules les variations et les mutations adaptées aux modifications elles-mêmes aléatoires de l’environnement survivent.

Le yoyo des variables environnementales aboutit automatiquement à la sélection des meilleures souches. En bref, c’est la loi du plus fort, à ceci près que « le plus fort » n’est pas forcément le plus gros ou le plus féroce, mais celui dont le capital génétique contient non seulement ce qui lui a permis de survivre aux aléas du passé, mais aussi ce qui lui permettra peut-être de s’adapter aux aléas de l’avenir.

Comme la plupart des théories scientifiques modernes, non seulement le darwinisme exclue l’hypothèse d’un Dieu acteur direct de la naissance et de la maintenance du cosmos, mais il exclut aussi que l’univers soit en lui-même porteur d’un projet. Il n’y a pas de programme préalable à l’évolution de l’univers.

Ce refus d’expliquer l’état actuel de notre univers par la réalisation d’un programme initial va à l’encontre d’une affirmation théologique majeure du Christianisme, toutes tendances confondues : qu'ils soient intégristes ou libéraux, pour les chrétiens, l’univers est porteur d’une promesse, il va vers un but qui lui a été signifié initialement. La création n’est pas seulement l’acte originel de la mise au monde de l’univers par la divinité, mais le déploiement permanent des promesses contenues dans le projet initial qu’elle a impulsé.

La guerre de tous contre tous

Ce qui pose le plus question, ce sont les extensions du darwinisme au domaine politique, social et économique. Le modèle de la sélection est celui de la lutte pour la vie, ou en d’autres termes, de la concurrence. Tout au long du XIXème et du XXème siècle, le christianisme a été le spectateur plus ou moins impuissant du développement et de la mise en œuvre des idéologies libérales, fascistes et communistes, qui peuvent toutes trois se réclamer du darwinisme à un titre ou à un autre.

Ces trois idéologies postulent toutes que la lutte est le moteur de l’évolution et de l’amélioration de l’espèce humaine : concurrence entre les individus et les entreprises pour le libéralisme, luttes entre les races pour le fascisme, luttes entre les classes pour le communisme. La « main invisible du marché » chère à nos libéraux d’aujourd’hui est une transposition pure et simple de la théorie de la sélection naturelle. Mais Marx décrit le « prolétariat » comme la classe sociale la mieux adaptée à terme à l’évolution du capitalisme. Quant au fascisme, il peut, avec son culte de la force, se présenter comme la version la plus tristement naïve du darwinisme social.

À quelques exceptions près (essentiellement protestantes), réactionnaire ou progressiste, le Christianisme s’est toujours opposé à cette compréhension exclusivement conflictuelle des rapports sociaux et a toujours insisté sur la solidarité et sur le rôle régulateur de l’État, que ces valeurs s’expriment dans le respect des hiérarchies sociales traditionnelles ou dans le développement de la démocratie.

Croire avec Darwin

Si nous nous sommes pourtant accommodés du darwinisme, c’est sans doute qu’il ne nous a pas seulement apporté que des raisons de désespérer de l’humanité, du monde et de Dieu.

Même s’il ne fait pas du progrès le résultat d’un projet initial, le darwinisme dit que l’univers va « naturellement » vers un mieux. En cela il s’oppose aux conceptions mythologiques pour lesquelles, une fois créé, l’Univers ne peut que s’user. Alors que la Bible témoigne de l’émergence d’une compréhension historique et progressiste de l’univers, la théorie de l’évolution nous dit que notre univers a une histoire ; même si c’est sous les auspices du hasard, cette histoire est en train de se faire et tout n’y est pas encore joué.

Même s’il réintroduit l’humain dans l’ordre animal, le darwinisme le situe de fait comme une espèce particulièrement évoluée. Les développements scientifiques récents rendent plus patente la capacité de l’espèce humaine, non seulement à apporter sa marque propre dans l’évolution de l’univers, mais aussi à contribuer par elle-même à sa propre évolution. Notre espèce est actuellement dans une phase de prise de conscience angoissée des responsabilités que cela implique. En lui interdisant, pour exercer ces responsabilités, de se référer à un quelconque programme interne à l’univers, le darwinisme la contraint plus radicalement à cette prise de conscience. Si aucune divinité immanente ou transcendante ne peut désormais nous dicter ce qu’est ou ce que doit devenir notre univers, Dieu reste le vis-à-vis devant qui cette responsabilité peut réellement s’exercer.

Même s’il a inspiré les idéologies de la « guerre de tous contre tous », le darwinisme n’exclut pas, au contraire, l’organisation sociale et politique de la solidarité au sein de l’espèce humaine comme l’un des facteurs majeurs de son évolution, de sa survie et de son progrès. Même si, comme toute théorie scientifique digne de ce nom, il se passe de l’hypothèse Dieu, le darwinisme est une théorie authentiquement créationiste en ce qu’il décrit un univers en permanente diversification et croissance, en quelque sorte en “création continuelle”. Si la vie et les nouvelles formes de vie ne naissent pas “de rien”, elles naissent du hasard. Si le hasard et la nécessité sont les facteurs d’une créativité spontanée de l’univers, les hasards et les nécessités des désirs et des aspirations humaines sont depuis toujours partie intégrante de cette créativité. Il n’est pas interdit de discerner l’action d’un dynamisme créateur à travers la créativité intrinsèque de l’univers et de l’humanité. Bien que sans projet ni programme défini une fois pour toute à l’avance, ce dynamisme reste garant de l’ouverture et de la réouverture permanente de l’univers à l’inépuisable générosité de la vie.

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